Les Amis des Bois de Buysdelle et de Verrewinkel

Article : Perception écologique

par Martin TANGHE, professeur émérite de l'U.L.B.

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À la demande des ABBV, Monsieur Martin TANGHE a procédé début 2007 à l'étude d'ensemble du bois de Verrewinkel. Voici son compte rendu :

Dans nos boisDes plantes aux écosystèmes

Pour beaucoup, le Bois de Verrewinkel, îlot disjoint de la Forêt de Soignes, est perçu comme une étendue vallonnée plantée de grands arbres, ce qui est à peu près la définition que le Petit Larousse donne de la forêt.

Au mieux, des visiteurs reconnaissent le hêtre comme essence dominante et des différences dans la structure du peuplement forestier, tantôt haute futaie âgée, tantôt perchis dense de plantation plus récente.

Une approche un peu plus poussée, mais toujours focalisée sur les arbres, seuls dignes d'attention pour la plupart d'entre nous, aboutit à la constatation qu'en plus du hêtre, la flore ligneuse, c'est-à-dire l'ensemble des arbres et arbustes, compte près de trente espèces différentes.

Si en plus on se penche sur les herbes du sous-bois, limitées aux phanérogames (plantes à fleurs) et cryptogames vasculaires (fougères), on dénombre pas moins de soixante espèces. Globalement, la florule du site forestier totalise donc près d'une centaine d'espèces, en incluant dans la liste de celles recensées en mai-juin 2006, les observations du Groupe Flore Bruxelloise (SAINTENOY-SIMON, 1996 et 2005).

Le plus difficile est de prendre en compte toutes les composantes du bois et de le considérer comme un écosystème, car celui-ci intègre l'ensemble de la flore, tant herbacée que ligneuse, et de la faune inféodées au milieu physique, principalement les caractéristiques du climat et du sol. En effet, la capture et l'identification des animaux liés à la forêt sont malaisées, de même que l'étude des sols. Celle-ci, par exemple, demande l'ouverture de profils pédologiques, le prélèvement d'échantillons et leur analyse physique et chimique en laboratoire.

Cependant, les humbles plantes herbacées du sous-bois que le promeneur foule aux pieds sans égards recèlent des informations précises et précieuses, non seulement sur les qualités du sol (son humidité, sa teneur en éléments nutritifs, son acidité, …), mais aussi sur la composition et la densité du peuplement ligneux, sur l'influence humaine, etc. De la sorte, elles constituent des intégrateurs de l'écosystème ou encore des bio-indicateurs des conditions environnementales de la forêt (DULIERE et al., 1996). Leur étude attentive, en même temps que celle des arbres et arbustes, permet de distinguer, dans le Bois de Verrewinkel, trois types phytoécologiques principaux de forêts :

• le fond des vallons, en particulier celui qui débouche sur la lisière sud en s'élargissant, est occupé par la chênaie mélangée eu-mésotrophe à ficaire fausse-renoncule et anémone sylvie ; riche en frêne, charme et autrefois en orme, elle caractérise les sols alluviaux humides et riches en nutriments ; le groupement que nous avons relevé en détail pourrait correspondre à la « hêtraie à flore vernale, sans jacinthe des bois » (symbole cartographique fa) de la Carte d'évaluation biologique (BRICHAU et al., 2000) ;

 

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• les versants des vallons, mais aussi les plateaux, portent, sur des surfaces assez étendues, la hêtraie mélangée oligo-mésotrophe à jacinthe des bois, anémone sylvie et millet étalé ; plus ou moins riche en chêne pédonculé et bouleau verruqueux, elle est liée aux sols limoneux, bien drainés, moyennement riches en éléments nutritifs, bien que déjà relativement acides ; le groupement est dénommé « hêtraie à sous-bois de jacinthe des bois » (symbole fe) par BRICHAU et al. (op. cit.) ;

 

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• par endroits, sans relation apparente avec une position topographique particulière, le type forestier précédent fait place à la hêtraie oligotrophe à grande luzule, laîche à pilules et maïanthème ; composée presque exclusivement de hêtre, elle correspond aux sols limoneux pauvres en éléments nutritifs et très acides ; pour BRICHAU et al. (op. cit.), il s'agit de la « hêtraie acidophile » (symbole fs).

Ces trois types écologiques de forêts ne correspondent pas à des subdivisions purement descriptives et formelles, mais à autant d'écosystèmes distincts, avec leur cycle propre de l'eau, des éléments minéraux et de l'énergie, et leur niveau propre de production (DUVIGNEAUD, 1974).

Le type écologique forestier le plus répandu est, sans conteste, le deuxième. Il se présente, dans le Bois de Verrewinkel tant sous forme d'une futaie haute et âgée que d'un perchis serré et mélangé, issu d'une plantation relativement récente. Si la hêtraie à jacinthe constitue un des aspects les plus remarquables du site forestier au plan esthétique grâce à la vague de floraison printanière de son sous-bois, elle revêt aussi un grand intérêt du point de vue phytogéographique. En effet, en raison de son aire de distribution géographique strictement limitée au nord-ouest de la Belgique, aux Îles Britanniques, à l'ouest de la France et à l'extrême nord de l'Espagne (par ex. ROISIN, 1969), la jacinthe des bois caractérise un type de forêt particulier, la chênaie ou hêtraie atlantique, unique en Europe et dans le monde. Dans le nord-ouest de la Belgique, elle est assez largement répandue (NOIRFALISE, 1984), mais en Région de Bruxelles-Capitale, le Bois de Verrewinkel est le mieux nanti à cet égard, puisqu'en Forêt de Soignes, la chênaie à jacinthe n'est bien représentée que dans le canton des Trois Couleurs (TANGHE & DUVIGNEAUD, 1978).

La séquence des trois associations forestières définie ici correspond à un gradient écologique sols riches - sols pauvres. Elle constitue en quelque sorte la trame ou le fil conducteur de la perception écologique du Bois de Verrewinkel.

Dans nos boisAspects marginaux et signification du pin sylvestre

En marge de cette série principale, on note des faciès accessoires, souvent à la faveur des clairières : ronciers, fougeraies à fougère-aigle, travées humides et piétinées à canche cespiteuse, glycérie flottante et poivre d'eau, etc.

Enfin, sur des surfaces appréciables, règne la forêt à sous-bois nu où l'absence de strate herbacée empêche l'identification du type écologique. Il s'agit tantôt de la hêtraie nue, tantôt d'un peuplement mixte de hêtre et de pin sylvestre.

En Forêt de Soignes et partout ailleurs en Brabant sablo-limoneux, le pin sylvestre, essence exotique, c'est-à-dire introduite en Belgique, est planté systématiquement sur les sols sableux des crêtes et versants ensoleillés dont il tolère bien la sécheresse et la pauvreté en éléments nutritifs. Il est logique dès lors d'en déduire que sa présence sur le plateau du Bois de Verrewinkel est corrélée à celle de sols sableux. Or, comme la carte des sols au 1/20.000 (LOUIS, 1959) fait état, pour la partie concernée du bois, de sols uniformément limoneux, il a fallu se livrer à un contrôle sur place. Un test au toucher de la texture du sol sous la hêtraie-pinède a montré qu'elle est, sinon franchement sableuse, tout au moins limono-sableuse.

Par ailleurs, l'association du hêtre et du pin sylvestre est a priori curieuse du point du vue écologique. En effet, si le premier tolère bien l'ombre et la dispense tout à la fois, le second est au contraire très héliophile ou très intolérant à l'ombre. En fait, il est probable que le pin sylvestre, bien adapté aux sols localement sableux ou limono-sableux sur le sommet du bois et à croissance rapide, ait été utilisé du point de vue sylvicole comme écran pour le hêtre à croissance plus lente, plus sciaphile et plus exigeant en eau. Aujourd'hui, les pins se font dépasser et concurrencer par le hêtre à tel point que certains d'entre eux sont morts sur pied.

Évolution des surfaces boisées et de leur composition

L'association, dans le Bois de Verrewinkel, de la haute futaie de hêtre, semblable à celle de la Forêt de Soignes, et de peuplements feuillus plus jeunes, parfois en mélange avec des résineux exotiques, trouve son origine dans l'histoire du bois.

Certes, une analyse détaillée des archives incluant les données cadastrales et sylvicoles, permet de se faire une idée exacte de l'évolution des surfaces boisées. Mais l'écologue qui n'a pas le savoir-faire de l'historien, limite sa perception de la dynamique du paysage écologique à celle permise par l'étude comparée des cartes topographiques anciennes. En effet, outre la topographie, celles-ci renseignent en général aussi sur l'utilisation du sol.

Carte Ferraris 1771-1778
Carte Ferraris 1771-1778
Ainsi, la carte des Pays-Bas autrichiens levée par le Comte de Ferraris à la fin du 18e siècle montre que le Bois de Verrewinkel faisait bien partie des quelque 12.000 ha que comptait la Forêt de Soignes à l'époque et n'était composé que de feuillus.

Au plan cadastral de la commune d'Uccle datant de 1847, le bois est toujours en continuité avec la Forêt de Soignes ; mais à l'époque de Vandermaelen (circa 1850), le démantèlement de celle-ci, entamé par la Société Générale vers 1830, est consommé et le défrichement des triages de Verrewinkel et de Saint-Hubert isole notre bois dans un paysage agricole.

L'irruption des conifères exotiques dans le paysage forestier, sans doute comme conséquence de la loi de 1847 sur la mise en valeur des incultes, se manifeste sur la carte de l'Institut Cartographique Militaire de 1865-1877, et sur une surface accrue dans l'édition de 1894-1904, par le reboisement d'une zone importante comprise entre Verrewinkel et la chaussée de Waterloo. Les avenues du Prince d'Orange, du Maréchal Ney, Blücher, du Gui, etc. y constitueront plus tard les axes d'un vaste lotissement. Les peuplements mixtes de feuillus et résineux seraient donc les témoins ou du moins les successeurs de cet enrésinement des 19e et 20e siècles autour d'un noyau constant de haute futaie feuillue, héritage de la sylviculture autrichienne qui a prévalu en Forêt de Soignes à la fin du 18e siècle.

Notons encore que BE inclut dans une même unité de gestion sylvicole, un massif boisé dénommé « Verrewinkel-nord ». En fait, ce bois, débouchant sur l'avenue Dolez et séparé du Bois de Verrewinkel proprement dit par un espace urbanisé, est une plantation monospécifique de mélèze qui trouverait son origine dans les reboisements artificiels de la fin du 19e siècle. Le sous-bois du peuplement ligneux est occupé par un tapis continu de ronces, peut-être témoin de la perturbation anthropique passée.

Aspect sylvicole et avenir de la futaie de hêtre

Malheureusement, la hêtraie monumentale et historique du Bois de Verrewinkel, semblable à celle de la Forêt de Soignes et qui est à la base du classement comme site, est menacée de disparition à plus ou moins longue échéance. En effet, les maladies qui affectent les hêtres âgés, les aléas climatiques, comme les sécheresses prolongées, les impératifs de la sécurité dans un bois ouvert au public et encerclé de villas, … auront raison tôt ou tard des quelque 200 sujets de plus de 80 cm de diamètre, âgés de 150 à 200 ans. Déjà, nombre de ces géants ont succombé à la tronçonneuse ou sont tombés d'eux-mêmes [rappelons que ce texte date de 2007, donc bien avant les abattages de grands hêtres en 2012 et 2014 - NDLR]. Or, un inventaire de la futaie de hêtre (BE, 1998) montre que, si les classes de diamètre supérieures à 70 cm sont représentées majoritairement, celles comprises entre 40 et 70 cm font pratiquement défaut. En d'autres termes, il manque carrément trois classes d'âge-diamètre parmi les hêtres censés assurer la relève, c'est-à-dire la survie de la haute futaie.

La situation est donc cornélienne au plan sylvicole. Faudra-t-il laisser mourir les vieux arbres sur pied ou ne les abattre parcimonieusement qu'à la toute dernière extrémité, quitte à interdire l'accès du site ? Ou bien encore, faudra-t-il que trois générations d'amis du Bois de Verrewinkel sacrifient leur passion pour la futaie colonnade à la mise en œuvre de sa lente régénération suivant les lois de la sylviculture ?

 

Dans nos bois

L'influence humaine

Un mur sans permis, en 2014La perception écologique d'un site naturel, c'est aussi celle de la pression humaine qui s'exerce sur lui. Au Bois de Verrewinkel, elle se manifeste de diverses façons comme conséquences surtout de l'urbanisation de sa périphérie. En effet, le législateur n'a malheureusement pas pris la sage précaution, comme à l'égard de la Forêt de Soignes, de prévoir une zone de servitude de 30 m sur son pourtour. Il en résulte que notre bois est enserré aujourd'hui dans un carcan de villas dont les limites des jardins coïncident avec celle du site classé, dépourvu de surcroît d'un périmètre de protection !

Si cette situation est on ne peut plus favorable pour les propriétaires riverains dont les jardins se prolongent en quelque sorte par un paysage forestier, protégé et inconstructible, elle n'est pas sans effets négatifs pour l'écosystème forestier :

1°) l'urbanisation périphérique entraîne nécessairement une fréquentation accrue, en particulier pour la promenade du chien : à l'instar des parcs publics de la Région, le Bois de Verrewinkel serait-il en train de devenir un vaste « canisite » ?

2°) relevant du même problème de fréquentation excessive, la dégradation du sous-bois herbacé par le piétinement se marque surtout à l'entrée inférieure du bois, lieu de concentration du public et précisément là où la flore vernale caractéristique et fragile se développe le mieux à la faveur des alluvions humides ;

 

Dans nos bois
Mars 2009 - Quand un groupe de scouts (en fait, des "guides") s'amuse à faire des tas avec les feuilles mortes. Avec le piétinement qu'on imagine en dehors des sentiers et la dégradation de l'humus. Les feuilles mortes auraient pu protéger les jeunes pouces herbacées du gel nocturne courant aux mois de mars-avril...

 

3°) lors de fortes pluies, les eaux de ruissellement superficielles provenant non seulement de la voirie du lotissement, mais aussi des surfaces imperméabilisées des habitations, ravinent profondément les pentes boisées et gonflent artificiellement le ruisseau du vallon principal d'une eau de qualité douteuse ;

Dans nos bois4°) certaines villas rejettent (une partie de ?) leurs effluents d'égout dans le site classé où elles polluent le même ruisseau ;

5°) la proximité des maisons par rapport à la lisière du bois et la hauteur des plus vieux hêtres dépassant souvent les 30 m oblige le gestionnaire à abattre ceux-ci au moindre signe de déficience physique ou lorsque les habitants se sentent menacés en cas de tempête.

Conclusions

Ainsi donc, le Bois de Verrewinkel n'est pas seulement un agréable et utile lieu de promenade et de jeux, ni seulement une futaie haute et âgée de hêtre dont l'intérêt esthétique et historique a justifié en grande partie le classement comme site ; c'est aussi et surtout un écosystème forestier dont la diversité floristique et phytocénotique esquissée dans cette note se double certainement d'une grande diversité faunistique. Malgré les interventions séculaires qu'il a subies, notamment celle de la sylviculture autrichienne du 18e siècle qui le convertit en hêtraie comme la Forêt de Soignes, le bois a conservé un degré élevé de naturalité et d'authenticité écologique. À cet égard, la hêtraie ou hêtraie-chênaie à jacinthe des bois, caractéristique exclusive du domaine atlantique de l'Europe, en constitue un des aspects les plus remarquables.

C'est pourquoi, le Bois de Verrewinkel se voit attribuer la valeur biologique la plus élevée suivant l'échelle à trois degrés de la Carte d'évaluation biologique (BRICHAU et al., 2000). Depuis peu, il bénéficie aussi d'un statut de protection supplémentaire, celui d'habitat naturel intégré au réseau européen Natura 2000. Dans le plan de gestion écologique dont cette disposition légale est assortie, les problèmes sylvicoles et les dérèglements engendrés par la pression humaine devraient trouver des solutions au bénéfice à la fois de la conservation de la biodiversité et de la pérennité du peuplement forestier caractéristique, à la base tous deux du double statut de protection.

Martin TANGHE, professeur émérite de l'U.L.B.

[photos et légende des photos : ABBV]

Remerciements

Monsieur B. JOURET a mis à la disposition de l'auteur un jeu de cartes anciennes datant du 19e siècle, parmi lesquelles un plan cadastral d'Uccle, trois cartes topographiques de l'Institut Cartographique Militaire et celle de Vandermaelen ; qu'il en soit remercié chaleureusement.

Références bibliographiques

BRICHAU, I., AMEEUW, G., GRYSEELS, M. & PAELINCKX, D. (2000).- Carte d'Evaluation Biologique, version 2, feuille Uccle 31/7 (sud) - Waterloo 39/3 (nord). Instituut voor Natuurbehoud et I.B.G.E. Communications de l'Instituut voor Natuurbehoud 15, Bruxelles. 203 p. + 18 cartes.

DULIERE, J.-F., TANGHE, M. & MALAISSE, F. (1996).- Répertoire écologique des groupes écologiques du fichier des essences 1995. Ministère de la Région wallonne. D.G.R.N.E., Division Nature et Forêts, Jambes, 319 p.

DUVIGNEAUD, P. (1974).- La synthèse écologique. Doin, Paris, 296 p.

LOUIS, A. (1959).- Carte des sols de la Belgique au 1/20.000, Uccle 102W. Comité pour l'établissement de la carte des sols et de la végétation de la Belgique sous les auspices de l'I.R.S.I.A. Institut Cartographique Militaire, Bruxelles.

NOIRFALISE, A. (1984).- Forêts et stations forestières en Belgique. Les Presses agronomiques de Gembloux, 234 p.

ROISIN, P. (1969).- Le domaine phytogéographique atlantique de l'Europe. Les Presses agronomiques de Gembloux, 262 p.

SAINTENOY-SIMON, J. (1996).- Excursion 9. Uccle, bois de Verrewinkel. Adoxa, 11 : 8 et 9.

SAINTENOY-SIMON, J. (2005).- Excursion 8. Bois de Verrewinkel et abords. Adoxa, 46/47 : 50 et 51.

TANGHE, M. & DUVIGNEAUD, P. (1978).- Etude phyto-écologique de la vallée de la Woluwe dans la région bruxelloise comme base de son aménagement. Bull. Soc. roy. Belg. Géogr. 102 (1): 5-32.